Quand art et prière se rejoignent

Cela commence par le recueillement et le silence, puis l’interrogation devant le mystère de la création. Certaines œuvres échappent à leurs auteurs par leur beauté, et deviennent chargées de spiritualité

Il y a de la spiritualité dans l’art quand une œuvre peut faire advenir ce qui dépasse l’homme. Cela exige des artistes une ascèse proche de celle de la prière, pour puiser au plus profond d’eux-mêmes, à leur source, pour livrer une œuvre authentique, vraie, simple. « Tard je t’ai aimée, Beauté … Tu étais au-dedans de moi … et c’est au dehors que je te cherchais... » (Saint Augustin). Ce texte nous met d’emblée au cœur du mystère de l’art pour un chrétien. C’est au-dedans de soi, dans le silence, qu’il faut chercher la beauté et l’inspiration.

Le silence et la paix intérieure constituent l’espace dans lequel on peut accéder au mystère, par l’intermédiaire de la prière pour certains et de l’art pour d’autres. Dans la beauté de la pierre et de la lumière, le grand isolement du site, la pureté et la simplicité de l’architecture, les bénédictins ou les cisterciens trouvaient le chemin de la prière et de la contemplation. « Tu désires voir, écoute d’abord… Aucune œuvre n’est possible sans silence et le silence n’a de sens que si son contenu est exprimé par l’œuvre » (Bernard de Clairvaux).

La gratuité. Une autre analogie entre l’art et la prière est la gratuité. L’art, comme la prière, touche à ce qu’il y a d’immatériel dans l’homme, ce que les chrétiens appellent le « sacré » ou le « spirituel », et du point de vue économique, ce sont deux activités parfaitement « inutiles ».

L’authenticité. Quand on progresse dans la voie du vrai, quand l’œuvre devient plus profonde, elle devient plus simple, plus dense, plus classique, plus belle.  « L’artiste en quête de vérité ne se soucie pas de beauté. Et, puisqu’il n’en a cure, il la trouve et la libère car elle n’est autre que cette lumière qui émane du vrai. » (Charles Juliet). L’œuvre de Fra Angelico nous touche parce qu’avant de peindre les choses du Christ, il vit avec le Christ. Son art devient alors un témoignage qui parvient à la beauté par le talent, bien sûr, mais aussi et surtout par l’authenticité, l’humilité et la simplicité. Matisse,  alors qu’il est au faîte de sa gloire, accepte de consacrer gratuitement trois ans des dernières années de sa vie à la construction et à la décoration d’une chapelle. Il y a engagé sa vie avec une parfaite liberté d’expression et a été lui-même transformé par sa création. Le tableau n’est plus que le fruit du vécu. Comme le dirait Saint Paul, l’artiste est dans le monde mais n’est déjà plus du monde.

La poésie exprime la vocation la plus haute de l’homme, c’est à dire la parole qui nomme le réel, le recueille. Du reste toute vraie poésie est recueillement, voyage vers l’intérieur … « La poésie est un langage silencieux qui efface ses propres traces pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas » (Père Jean Mambrino).

La simplicité. Pour s’approcher du mystère et de l’universel il faut parvenir à l’essence du message. Les abbayes cisterciennes nous émeuvent par leur simplicité extrême que l’on sent être l’aboutissement d’un long cheminement. Saisie, devant des estampes japonaises, Etty Hillesum écrit : « Autant d’espace autour de peu de mots … Quelques coups de pinceau délicats et tout autour un grand espace … inspiré. Je hais l’accumulation des mots. Il faut si peu de mots pour dire les grandes choses qui comptent dans la vie ».

La liberté. L’artiste ne doit être entravé par aucune règle, il livre un long combat pour la liberté, jamais gagné d’ailleurs. Dans l’art abstrait, une véritable révolution, le spectateur lui-même doit faire le travail d’interprétation, de réception, pour faire vivre l’œuvre en lui, comme c’est déjà le cas pour la musique.

La rencontre des autres. L’art crée des liens entre les hommes au-delà de ce qui est prévisible, au-delà des frontières et des siècles. L’art est participation au mystère de la création. Il rend attentif à cette beauté de la nature, des visages et des objets qui nous permettent de voir Dieu d’un regard neuf, à chaque instant de notre vie. L’art aiguise notre regard car il nous fait faire l’apprentissage d’une vision qui va au-delà des apparences.

L’ouverture sur le mystère. Tant de choses nous dépassent. Impossible de n’en parler qu’avec des mots. C’est là que l’art intervient pour ouvrir une fenêtre sur l’inexprimable, le poète avec des métaphores, le musicien avec des sons, le peintre avec des images, le sculpteur avec des formes. L’art est ainsi une médiation qui nous permet d’entrevoir une part du mystère. Il ne s’agit pas de parler d’art religieux, mais du spirituel dans l’art. C’est dans cette création à laquelle participent tous les artistes qu’il faut discerner ce qui nous rejoint au cœur de nous-mêmes parce qu’il s’agit d’œuvres authentiques, sincères, discrètes qui ne peuvent être qu’en accord avec ce qu’il y a de plus profond en nous, c’est universel.

Extraits d’un texte de Alain Charlet

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