Le dialogue avec nos frères juifs me rend plus chrétienne

et peut-être même plus dominicaine ! 

Plus chrétienne certainement.

Tous ceux qui s’engagent dans le dialogue interreligieux savent combien la rencontre de l’autre est une école de purification de la foi, qui nous oblige à nous décentrer de nous-même pour nous mettre à l’écoute de l’autre. C’est ce que montrait si bien le fr. Chrys McVey op, d’heureuse mémoire, qui comparait son dialogue avec les musulmans du Pakistan à la démarche de Moïse devant « sortir du camp » pour se rendre à la Tente de la Rencontre. Rencontrer l’autre en vérité, c’est toujours un peu rencontrer le Tout Autre …

Mais combien plus lorsque cet autre est juif !

Car il ne s’agit pas là de dialogue interreligieux mais de dialogue intrafamilial, d’un lien unique avec une religion qui ne nous est pas extérieure mais intérieure, « intrinsèque » disait le pape Jean-Paul II, celle de « nos frères aînés ».

Des juifs, en effet, nous avons tout reçu

La connaissance d’un Dieu créateur faisant alliance avec les hommes, sa Parole (l’Ancien Testament), ses promesses de salut, son Fils et même nos propres Écritures chrétiennes, puisque les auteurs du Nouveau Testament étaient juifs (à l’exception peut-être de Luc), comme l’étaient d’ailleurs Jésus, les apôtres et les tout premiers chrétiens.

À cette source juive, dont nous reconnaissons dorénavant la sainteté, nous continuons à nous abreuver. En rendant Jésus aux siens, nous lui redonnons son épaisseur humaine, celle de membre d’un peuple, avec son particularisme, sa culture, sa tradition, et nous pouvons donc approfondir notre foi chrétienne en comprenant mieux ce qui en est le pivot : l’Incarnation. Non, Dieu ne prend pas à la légère ce que c’est que de se faire homme ! Et à la lumière de la tradition juive, si nous nous donnons la peine de la découvrir, ce sont nos propres Écritures, écrites par des juifs qui en étaient nourris et imprégnés – donc notre propre religion – que nous apprenons à mieux connaître.

Mais il y a plus

Après avoir pendant des siècles accaparé tout cet héritage auquel Jésus le juif nous donne accès, et déclaré que les juifs n’en étaient plus dignes, voilà que ce n’est plus seulement la sainteté de notre source juive que nous reconnaissons mais la permanence des dons de Dieu à son peuple – l’élection, l’alliance, les promesses de salut -, des dons dont Paul nous rappelle qu’ils sont « irrévocables ». Quel bouleversement alors pour le chrétien qui se retrouve face à un judaïsme vivant – ou plutôt à ses côtés -, dont il découvre qu’il est toujours chemin de vie et salut pour les juifs ! Car qu’en est-il alors de la Nouvelle Alliance ? Qu’en est-il de la nouveauté apportée par Jésus et de l’accomplissement ? N’y a-t-il pas là de quoi ébranler tout un pan de nos certitudes ? Mais n’est-ce pas plutôt une chance pour le chrétien, et spécialement quand il est dominicain et si attaché à l’étude ? Car la rencontre du judaïsme vivant nous oblige à creuser, à approfondir notre réflexion théologique, afin de pouvoir mieux répondre à la question centrale pour notre foi : « Pour vous qui suis-je ? »

Cette rencontre nous rend également plus dominicains

Car elle fait de nous des serviteurs de la Parole, de cette unique Parole déployée à travers toute la Bible, qui nous pousse à devenir hommes et femmes de bénédiction :

Bénédiction pour nos frères juifs, dont la présence à nos côtés, toujours fragile et menacée, nous ouvre à la responsabilité (« Sur tes murailles, Jérusalem, j’ai posté des veilleurs »), et nous engage à faire œuvre de réconciliation.

Bénédiction pour nos frères chrétiens, en les invitant à boire avec reconnaissance à la source juive et à devenir eux aussi apôtres de la réconciliation.

Et bénédiction pour le monde : parce que nous croyons, juifs et chrétiens (et nous sommes les seuls à le dire), que Dieu a créé l’homme à son image et lui a confié son projet de salut pour le monde, habités par la même espérance, nous sommes appelés à la même mission : témoigner de la bonté de Dieu pour tout homme et œuvrer à l’avènement du Royaume.

 

Jacqueline Cuche

Fraternité Jean Tauler, Strasbourg Présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France