La contemplation, prolongement de la prière

« Contemplata aliis tradere », Contemple et porte aux autres ce que tu as contemplé.

Cette formule de Thomas d’Aquin au XIIIème siècle résume le projet de l’ordre nouveau des prêcheurs qui s’implante au cœur des villes. En voici le souci primordial : contempler Dieu ne suffit pas, il faut aussi contempler tout ce que le monde nous donne à voir. La vocation des dominicains n’est donc pas de se retirer du monde, à l’écart, dans une solitude, mais au contraire de demeurer au milieu des gens et aller à leur rencontre, en rupture complète avec la tradition monastique. A l’instar de Dominique, le dominicain est un « contemplactif », c.-à-d. tout à la fois contemplatif et actif. S’il se retire en lui-même, il va aussi vers les autres. Ce qui paraissait opposé s’avère complémentaire. Pour saint Thomas, les prêcheurs sont un ordre mixte.

Etre attentif à son propre temps et aux courants de pensée qui l’agitent est alors une forme d’audace évangélique empreinte de modernité. Ainsi, si Dieu est à contempler dans le livre de la Parole et dans le silence d’un cloître, il faut aussi aller le contempler dans le livre de la vie et dans le mouvement des villes. Non seulement  être attentif aux mots des livres, ce qui pousse à l’étude, mais aussi être à l’écoute des paroles des hommes et des femmes de chair et d’os, ce qui ne produit pas des discours mais plus naturellement des œuvres et des actes qui font écho à l’évangile. En résumé : tenir la Bible dans une main et dans l’autre le journal. Les laïcs, par nature plongés au cœur du monde, ne peuvent que se réjouir de participer à un tel projet.

Mais au fond, contempler, cela consiste en quoi ? Être là, lâcher prise, se mettre en disponibilité, se laisser regarder et ne pas avoir peur du surgissement de Dieu, de sa présence simple et incroyable, se laisse tomber comme un enfant confiant dans les bras de son père et accepter de se laisser appeler. C’est le « fiat » de Marie, les lames de la Pentecôte, l’expérience du Buisson ardent qui ne consume pas, le feu qui ne s’arrête pas en nous. Ce qui brûle, c’est notre ego et tout ce qui fait obstacle à la rencontre décisive. C’est ce dont témoignent Aristote, Plotin, saint Thomas, Jean Tauler, Maître Eckhart : « Laisse Dieu être Dieu en toi ».

Pour les laïcs, c’est est difficile à réaliser, car à l’exact opposé d’une société qui les appelle à dominer, contrôler, décider.

 

3 époques, 3 exemples de contemplactifs dominicains :

  • Bartolomé de las Casas op (1484-1566)

Lorsqu’il se mit à l’écoute de la Parole de Dieu au cours de ses années d’étude, il entendait résonner les cris des persécutés, et c’est après avoir médité sur ce qu’il avait vu et entendu qu’il a décidé de dénoncer l’oppression et le génocide des Indiens opprimés par les conquérants Espagnols, qu’il a plaidé en faveur de leur nature humaine, contre leur esclavage et pour la restitution de leurs terres. Il a retourné contre les espagnols qui ne recherchaient que l’or l’accusation d’idolâtrie, alors que les Indiens étaient devenus les pauvres du Christ, car c’était le Christ qui était persécuté en eux. La contemplation nourrie de la rencontre fit de las Casas un prophète de la justice.

  • Le père Lataste op (1832-1869)

A la prison de Cadillac, des femmes suscitent sa compassion. Au-delà de leur péché, Il reconnait leur souffrance, l’injustice des hommes et le chemin de sainteté que Dieu opère en elles. Pénitentes forcées, cloîtrées, sœurs du Christ et bénéficiaires de sa miséricorde, il leur propose de faire profession religieuse dans leur cœur. C’est l’origine des dominicaines de Béthanie où, dépassant l’obstacle des préjugés et des conventions, se retrouvent indistinctement dans la consécration religieuse des femmes marquées par un lourd passé et d’autres issues d’une vie moins mouvementée. « Dieu ne regarde pas ce que nous avons été, mais ce que nous sommes ». C’est dans la contemplation apostolique de la vie de ces femmes que le père Lataste a ressenti la compassion et entendu résonner l’appel de l’évangile à la miséricorde.

  • Pierre Claverie op (1938-1996)

Passionné d’Algérie, il relit son expérience de pied-noir à la lumière de l’Évangile, et reconnait le droit des algériens à vivre dans la dignité. Il vit sa présence de chrétien dans l’écoute de ses frères musulmans, dans l’étude de leurs profondes différences culturelles et religieuses et dans la solidarité. En pleine guerre civile, il refuse de partir et prêche l’universalité chrétienne de l’amour, poursuivant un travail fraternel de réconciliation. Figure dérangeante ayant choisi le camp de ceux qui souffrent, il est assassiné sur le seuil de sa chapelle avec son chauffeur musulman Mohamed, témoignage d’une amitié évangélique. On ne contemple pas ce Dieu qui vient à l’homme sans venir soi-même aux hommes de ce monde. C’est dans la contemplation de la présence de Dieu dans ses frères et sœurs humains que Pierre a voulu les aimer jusqu’au bout.

Voir la partie « Figures de frères et de sœurs » pour en savoir plus sur ces trois figures.

Voir la partie « Prière » pour en savoir plus sur deux ouvrages de Jean-Marie Gueullette op : Petit traité de la prière silencieuse, et Petit traité de la liberté intérieure.

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